Le travail à distance a entraîné un nouveau nomadisme. De plus en plus de gens ont fait du monde leur bureau. Hier sur une plage de Bali avec leur ordinateur sur les genoux. Demain dans un café du fin fond de l’Arizona, au téléphone avec Paris. Pour comprendre ces jusqu’au-boutistes du travail en remote nous avons posé notre question qui tue à Margaux Roux : Qu’est-ce que le nomadisme, plus que le remote encore, apporte ?

 

 

Margaux Roux : Question intéressante et qui mérite de revenir sur les définitions de chaque concept pour savoir de quoi on parle. Quand on tape « travail en remote » sur Google, on obtient la définition suivante : « une situation lors de laquelle un collaborateur travaille principalement depuis chez lui, et communique avec l’entreprise par email ou téléphone ». Le nomade digital, lui, est désigné comme « une personne qui travaille sur Internet tout en voyageant ». Dans les deux cas, il y a la notion de travail à distance, mais en sous-jacent, des logiques bien différentes. Si le travailleur en remote est encore relié à une entreprise, une organisation, des horaires et une forme de management et de sécurité, le nomade digital lui, s’en est totalement affranchi, et ça change tout.

 

Sécurité versus Liberté  

 

Pour moi, le nomadisme, c’est une forme de jusqu’au-boutisme du travail en remote. Cela revient vraiment à s’affranchir des concepts et des logiques qui, jusqu’à présent, délimitaient les contours du travail : un contrat, un salaire fixe et régulier, un espace géographique, des locaux physiques, des horaires fixes, l’application de règles obligatoires et le contrôle d’un manager intermédiaire.

 

Avant, on s’installait à tel endroit parce qu’il concentrait l’ensemble des activités économiques. On travaillait du lundi au vendredi de 9h à 19h. On signait un contrat à durée indéterminée et cette garantie faisait à elle seule office de graal. On avait un salaire fixe qui tombait tous les mois. On avait un manager qui vérifiait que nous étions bien à notre poste et que notre travail était bien fait. On avait des weekends, des jours fériés, des RTT et 5 semaines de congés payés. On recherchait les garanties nécessaires pour acheter un bien immobilier, s’assurer une retraite confortable et vivre avec aisance.

 

Le digital nomade, lui, renvoie tous ces principes au placard au nom d’une valeur forte et prégnante : la liberté. Celle de choisir ses contraintes, de remettre en question le cadre que la société a défini pour lui, de renouer avec ses aspirations profondes, d’évoluer dans un espace spatio-temporel choisi et non plus subi. Mais ce choix s’accompagne aussi d’une grande précarité : plus aucune assurance de salaire, d’évolution, de formation, de développement professionnel, de jours de congés, d’équilibre vie privée/vie professionnelle. Le digital nomade évolue sans filet, dans l’inconfort et l’insécurité. Mais avec une conviction forte : c’est déjà mieux qu’avant.

 

Déterminisme versus Contre-culture 

 

Pour moi, choisir ce mode de vie a été une façon d’une part de refuser un déterminisme non choisi, aseptisé et « endormant », et d’autre part de partir en quête d’un mode de vie qui serait « idéal ». Alors évidemment, ce qui est idéal pour moi n’est évident pas idéal pour tous, pour autant, je reste convaincue que le salariat est un concept d’organisation du travail et de la société qui n’a plus de sens.

 

Sociologiquement, mes 5 années passées en entreprise ont été passionnantes mais aussi effrayantes. L’entreprise, bien qu’elle soit un vecteur de cadre, de lien social, d’évolution (il faut lui reconnaître de très bons côtés) est aussi très aliénante. Je ne compte plus le nombre de personnes usées, démotivées, fatalistes, qui restaient à leur poste pour des raisons matérielles tout en rêvant d’ailleurs. Des personnes qui avaient un crédit à rembourser ou les études de leurs enfants à payer. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai entendu « ça va comme un lundi », « vivement le weekend » ou « bientôt les vacances ». Et à contrario, il y a les autres, ceux qui travaillent d’arrache-pied, ne comptent pas leurs heures, passent soirées et weekend sur des présentations ou des évènements, qui gagnent très bien leur vie mais qui finalement, n’ont pas toujours réfléchi à la raison pour laquelle ils étaient à ce point dévoués et dévorés par l’ambition. Evidemment, je force le trait et il y a des milliers de nuances – dont beaucoup de gens très bien et heureux comme ça – mais il y a aussi beaucoup de vérité.

 

A 25 ans, je peux vous dire que cela m’a vraiment fait peur. Je ressentais un réel malaise, celui de n’être si faite pour cela, ni motivée par les carottes tendues par le système : achat de biens immobiliers, épargne, accumulation de biens matériels, statut social, carrière, primes… Alors j’ai choisi de partir en quête d’autre chose, d’une forme de contre-culture du travail, et je l’ai trouvé dans le digital nomadisme, le Freelancing et la réalisation de side projects. J’ai commencé à faire les choses avec le coeur, sans compter mes heures certes, mais sans non plus louper un coucher de soleil parce qu’il n’était que 17h30, et que si je quitte l’ordinateur, on va me demander si j’ai pris mon après-midi.

 

Partir à la quête de soi pour plus d’alignement

 

Le nomadisme, pour moi et pour ceux que j’ai croisés sur la route depuis 3 ans, c’est une sensation profonde d’alignement, l’ouverture d’un champ des possibles infini, la sensation de reprendre le contrôle de sa vie, la possibilité d’avoir le choix et de pouvoir le remettre en question chaque jour qui passe. C’est le moyen de se demander qui l’on est vraiment, quelle est sa place dans le monde et qu’est-ce qu’on a à offrir. C’est avoir le sentiment de vivre pleinement chaque jour qui passe, avec la certitude qu’à la fin, on n’aura pas de regrets. C’est le moyen de ralentir et de se recentrer sur l’essentiel, sur ce qui compte vraiment. C’est tester de nouveaux modes de travail et de collaboration, et trouver le sien. C’est comprendre les logiques qui sous-tendent notre épanouissement et notre rapport au travail en tant qu’individu créatif et doté d’un pouvoir d’intellectualisation et de transformation de la matière.

 

En fait, c’est agir sous la contrainte de devoir subvenir à ses besoins chaque jour tout en restant libre, et sous cette contrainte, développer des perles de compétences et de ressources ! Et je pense que cet effort contribue à faire sortir le meilleur de nous-mêmes, et nous faire du bien.

 

Alors évidemment, tout l’aspect sécuritaire et confortable du salariat nous manque parfois cruellement. On passe par des phases difficiles, du découragement au manque d’argent, de l’épuisement à la peur de l’avenir. Comme notre liberté fait souvent envie aux salariés, qui eux se demandent ce qu’ils font là, à quoi ils servent et rêvent d’autres horizons.

 

Le Futur of Work : un mix & match entre salariat et indépendance 

 

Je pense qu’à l’avenir, le monde du travail saura trouver un juste milieu. D’une part, parce que les individus sont en quête de sens et d’une vie plus équilibrée. Et d’autre part, parce que les entreprises vont avoir besoin de revoir leurs modes de fonctionnement pour rester compétitives et agiles.

 

Pour moi le nomadisme revient au concept d’indépendance. Il n’est qu’un moyen de vivre cette indépendance qui elle est un mode de vie, une ligne directrice, et qui tente de plus en plus d’individus.

 

On l’a bien vu pendant le confinement : beaucoup de salariés ont remis en question leur place au sein de la société, souvent parce qu’ils exercent un « bullshit job ». D’autres ont trouvé plus d’équilibre et d’apaisement dans un quotidien plus lent, plus doux, et aimeraient poursuivre sur cette voie en déménageant à la campagne et en travaillant en remote. Une autre partie a été mise à mal par un isolement difficile, et a retrouvé le chemin du bureau avec plaisir.

 

A mon avis, il va falloir trouver le moyen de créer de nouvelles dynamiques, de nouvelles communautés, de nouveaux collectifs, de nouveaux liens, de nouvelles collaborations tout en brisant les carcans de la vie en entreprise ! C’est d’ailleurs ce qu’il se passe déjà avec la création des tiers-lieux, espaces de coworking, coliving, retraites et même la manière dont les entreprises réaménagent leurs locaux. On voit bien qu’il se passe quelque chose en profondeur qui est structurant pour demain. C’est un train de gronder et de monter, révélant un vaste champ des possibles. Les prochaines années promettent d’être passionnantes à bien des égards… !

 

 

Merci Margaux

Merci Bertrand

 

 

Margaux, 31 ans, est freelance en communication et associée de l’aventure entrepreneuriale de café engagé Chacun Son Café. Nomade digitale entre Paris et Bali, Margaux porte un regard sur le Future of Work et tente d’y apporter sa pierre, notamment avec la création du collectif de freelances « Le Hub Nomade ». Elle accompagne aussi par une activité de conseil ceux qui ne sont plus à l’aise en CDI et souhaitent devenir Indépendants.


Le principe de la Question qui tue et les règles du jeu sont simples :

1 – L’interview est composée d’une seule et unique question.

2 – Celui ou celle qui répond, doit le faire exclusivement par écrit, via e-mail.

3 – L’interviewé a carte blanche et je n’interviens aucunement sur sa réponse.

4 – La réponse doit contenir à minima une dizaine de lignes, mais peut faire plusieurs pages et pourquoi pas, devenir le point de départ d’un prochain livre de l’interviewé.

5 – Toutes les photos, tous les liens hypertextes, toutes les vidéos, sont les bienvenues.

6 – L’interview est publiée sur le blog de Bertrand Jouvenot et sur Linkedin

7 – L’interviewé fera de son mieux pour répondre aux commentaires laissés sur Linkedin et Twitter notamment.