Les  plateformes, comme Uber ou Deliveroo parmi  tant d’autres, parviennent à contourner complètement les règles du travail et à échapper à leurs devoirs d’employeurs. Elles veulent l’Uber et l’argent d’Uber. Mais la crémière ne s’appelle pas Dominique Méda, qui signe avec Sarah Abdelnour Les nouveaux travailleurs des applis, un livre écrit par un collectif de chercheur.e.s bien déterminé à détricoter le capitalisme de plateformes. Interview.

Bonjour Dominique Méda, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

Dominique Méda : Parce que ce sujet est de plus en plus brûlant et que les travailleurs des applis ont pris une place de plus en plus importante dans nos villes, notamment avec la crise sanitaire et les différents confinements. En effet, les livreurs à vélo n’ont jamais été autant réclamés et tout le monde peut constater aujourd’hui combien leurs conditions de travail sont délétères. Cet ouvrage est écrit par un collectif de chercheur.e.s réuni autour de ces questions par un programme qui vise à mieux comprendre le capitalisme de plateformes. Ce qui nous a intéressé c’est de comprendre comment les plateformes comme Uber ou Deliveroo (mais il y en a beaucoup d’autres) parvenaient à contourner complètement les règles du travail et à échapper à leurs devoirs d’employeur. En effet ces plateformes soutiennent qu’elles ne font que mettre en relation des demandeurs et des offreurs de services et que ces derniers ne sont pas des salariés mais des travailleurs indépendants. Pourtant, elles organisent complètement le travail de ceux-ci en leur donnant des consignes, de nombreuses obligations à respecter : elles devraient être considérées comme des employeurs et par exemple respecter les règles du Code du travail et payer des cotisations sociales. Mais elles ne le font pas. Elles exercent donc une concurrence déloyale et reportent par ailleurs l’ensemble des risques sur les travailleurs. Ce faisant, elles contribuent à détricoter le Code du travail et les règles qui ont été péniblement mises en service pendant toutes les dernières décennies.

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

Extrait de « Le nouveau monde enchanté des plates-formes : du mythe à la désillusion », in Les nouveaux travailleurs des applis.
« En effet, le sweating system a abouti à une intensification de la concurrence sous la forme d’un travail à domicile qui a du son développement, pour partie, au fait qu’il échappait à toute réglementation et qu’il se confondait avec l’activité domestique dévolue aux femmes. Comme les travailleurs à domicile, nos travailleurs sur les plates-formes sont considérés comme des indépendants, des free-lance, des self-employed, ce qui a pour effet de les priver de toutes les protections attachées au statut de salarié. Il y a bien pourtant, derrière ces plates-formes de véritables entreprises (qui n’ont donc pas disparu), qui mobilisent le travail d’autrui à leur profit mais parviennent à faire échapper la relation qu’elles entretiennent avec leurs « partenaires » à la fois au contrat d’entreprise (qui supposerait une négociation et des coûts de transaction) et au contrat de travail, le tout grâce aux Conditions Générales d’Utilisation qui jouent le rôle de cadre. Comme dans le sweating system, les travailleurs des plates-formes, sans aucune protection, sont soumis à une concurrence délétère, qui permet une sous-rémunération structurelle. C’est précisément pour mettre un terme à ce type de concurrence qu’au début du XXe siècle furent prises en France un ensemble de mesures visant à  réglementer cette situation : la loi de 1915 sur le salaire minimum des femmes travaillant à domicile oblige toute personne faisant exécuter des travaux à domicile à en informer l’inspecteur du travail et à tenir un registre indiquant le nom et l’adresse de chacune des ouvrières occupées, permettant ainsi de rendre visible la longue chaîne de travailleurs jusque-là occultée, d’identifier l’employeur au-delà de l’intermédiaire qui fournit l’ouvrage et de mettre en évidence l’unité d’une organisation ou d’une manufacture dispersée ».

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

DM : J’espère que nous allons réintégrer l’ensemble de ces travailleurs dans le Code du travail. Jusqu’à maintenant, le gouvernement et sa majorité parlementaire ont tout fait pour laisser faire les plateformes sous prétexte qu’elles créaient de l’emploi. Ils ont à plusieurs reprises tenté d’imposer l’idée qu’il suffirait que les plateformes s’autorégulent et signent des chartes avec ceux qui travaillent pour elles. Cela a été fait avec la loi LOM. Ils ont aussi tout fait pour que les juges n’aient pas le droit de requalifier ces faux travailleurs indépendants en salariés. Mais cette dernière disposition n’a pas été acceptée par le Conseil Constitutionnel. Nous en sommes là aujourd’hui. Ces plateformes continuent à reporter tous les risques sur les travailleurs, qui n’ont aucune réelle indépendance mais ont été un peu gagnés par l’idée que le salariat n’était pas désirable, alors qu’il faut rappeler que si on est salarié on est protégé, on ne doit pas travailler plus d’un certain nombre d’heures pour protéger sa santé, on a accès à la protection sociale, on a droit au chômage quand l’activité s’interrompt…Il faut absolument à la fois réexpliquer pourquoi le salariat est une situation meilleure même si les conditions salariales se sont dégradées ces dernières années et pourquoi ces travailleurs doivent être protégés. Un rapport récent propose de rattacher ces travailleurs à des coopératives d’activité et d’emploi, moi je crois plus à une proposition de loi qui avait été présentée par un groupe de sénateurs qui proposait de réintégrer l’ensemble des coursiers à vélo et conducteurs de VTC dans le Code du travail en adaptant leurs conditions de travail aux spécificités de leur travail. J’espère que ces différentes tentatives de mettre un terme à la concurrence déloyale qu’exercent ces plate formes aboutiront. Les différents collectifs qui se créent en ce moment, les mobilisations qui se développent un peu partout en France sont un bon signal.

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

DM : Arrêtez de commander sur les applis tant que les conditions n’auront pas changé.

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

DM : D’autres sujets me passionnent déjà notamment les conditions pour que nos sociétés s’engagent dans la reconversion écologique et la post-croissance. Je me permets de renvoyer à mon livre : la Mystique de la croissance. Comment s’en libérer, Champs-Flammarion
Merci Dominique Méda
Merci Bertrand

 

Le livre : Les nouveaux travailleurs des applis, Sarah Abdelnour, Dominique Méda, Puf, 2019