Le traducteur d’un livre entretient nécessairement une relation particulière avec son auteur et finit par connaître son oeuvre mieux que quiconque. C’est pourquoi nous interviewons régulièrement ces hommes et ces femmes de l’ombre afin qu’ils partagent avec nous leur compréhension intime des meilleurs ouvrages. Dans le cadre de notre série « Ils ont traduit. Ils ont appris… », voici donc l’interview d’Anaïs Bon, traductrice de Le gribouillage, c’est tout un art de Sunni Brown.

Bonjour Anaïs Bon, quelles réflexions vous a inspiré ce travail de traduction ?

Anaïs Bon : La traduction de ce livre a été pour moi un vrai processus de transformation. Une traduction, c’est un travail qui s’ancre dans le temps, on vit avec la pensée d’un auteur au quotidien pendant plusieurs semaines, voire plusieurs mois. J’avais déjà traduit plusieurs livres avant celui-ci (Ces entreprises qui réussissent en Afrique de Jonathan Berman, C’est à vous de jouer ! de Seth Godin et L’innovation Frugale de Navi Radjou), et tous m’avaient intéressée à leur manière. Mais cette fois-ci, c’était différent, car le thème de l’ouvrage me touchait de près. Le dessin a toujours occupé une place importante dans ma vie, comme pratique artistique mais aussi comme aide à la réflexion. J’ai besoin de dessiner pour me concentrer en réunion ou en conférence, je farcis mes notes de petits dessins, j’utilise beaucoup les cartes heuristiques… En travaillant sur le texte de Sunni Brown, l’idée de développer une activité professionnelle autour de la pensée visuelle a fait son chemin. Les outils et exercices proposés dans Le Gribouillage, c’est tout un art m’ont permis de gagner en confiance et de muscler suffisamment ma pratique pour pouvoir offrir mes services comme facilitatrice graphique à des entreprises et associations. Concrètement, lors de conférences, séminaires ou ateliers de créativité, je restitue en direct les échanges et réflexions sous la forme d’une fresque dessinée. C’est une activité exigeante, qui demande beaucoup de concentration, mais qui me procure un immense plaisir, assez proche de celui de la traduction d’ailleurs. Après tout, il s’agit là aussi de transmettre la pensée d’autrui avec le maximum de fluidité, de fidélité et de grâce ! Il y avait une sorte d’évidence à ajouter ce métier à mon éventail professionnel (je suis ce que l’on appelle une « slasheuse« ), mais sans le livre de Sunni j’aurais sans doute mis beaucoup plus de temps à y venir. Depuis, j’ai encore élargi cet éventail en y intégrant l’illustration proprement dite.

Qu’aimeriez-vous nous apprendre sur l’auteur ?

A.B. : Sunni Brown a beaucoup d’humour, ce qui rend son livre jubilatoire à lire en dépit de la densité théorique qu’il contient. Dans mon travail de traduction, j’ai eu à cœur de garder toute cette fraîcheur, cette drôlerie, qui accompagne une grande élégance de pensée. Je suis aussi sensible à l’énergie qu’elle déploie pour changer les choses. Le titre original du livre est The Doodle Revolution, littéralement, « la révolution du gribouillage » : elle croit au pouvoir émancipateur de la pensée visuelle. Gribouiller est un outil d’empuissancement d’une extrême frugalité, accessible à tous : il suffit d’un crayon et d’un bout de papier (ou même d’un orteil et d’une plage !) pour y voir plus clair, structurer sa réflexion, améliorer ses capacités d’apprentissage, de dialogue et de transmission. Elle en parle très bien dans sa conférence TED, intitulée « gribouilleurs, unissez-vous ! ». On retrouve chez elle la même force d’engagement sur d’autres sujets, par exemple récemment avec le mouvement #BlackLivesMatter.

Qu’imaginiez-vous trouver dans ce livre en l’ouvrant pour la première fois ?

A.B. : J’étais familière du livre Gamestorming, que Sunni Brown avait co-écrit précédemment avec Dave Gray et James Macanufo, aussi m’attendais-je à retrouver des explications très pratiques et directement applicables sur différentes utilisations du gribouillage dans le travail. Et c’est ce que j’ai trouvé bien sûr, notamment dans le chapitre 5 consacré à l’utilisation du dessin en réunion (pour guider un brainstorming par exemple). Je m’attendais aussi, au vu du titre original, à ce que le livre ait une dimension de manifeste en faveur de la pensée visuelle. Ce à quoi je ne m’attendais pas en revanche, c’était à ce que l’ouvrage soit aussi exhaustif. Il explore en profondeur les apports et le fonctionnement du langage visuel, donne des clés pour s’entraîner à synthétiser l’information, des exemples de structures pour l’organiser, des déroulés complets de réunions de créativité… Il peut répondre aussi bien aux besoins d’un étudiant qui peine à retenir ses cours que d’un manager qui cherche comment faire des feedbacks efficaces.
De plus, si Sunni Brown se concentre avant tout sur le gribouillage dessiné et donne une foule de conseils très utiles pour se faire comprendre avec un papier et un crayon, sa définition du gribouillage est en vérité beaucoup plus vaste. Pour elle, il désigne tous les signes spontanés que l’on peut faire pour accompagner sa réflexion. Ces signes peuvent très bien être musicaux (comme pour Einstein qui réfléchissait en jouant du violon) ou kinesthésiques (comme pour Steve Jobs ou Nietzsche qui réfléchissaient en marchant).

Qu’aviez-vous appris en définitive, lorsque vous avez écrit le mot FIN de cette traduction ?

A.B. : Tellement de choses ! En fait, j’avais appris des savoir-faire essentiels pour le métier de facilitatrice graphique, mais aussi une foule d’informations très intéressantes sur notre fonctionnement cognitif, les neurosciences… J’ai lu d’autres livres sur le sujet depuis, mais je n’en ai trouvé aucun d’aussi complet. C’est une mine. Je dois avouer que je m’y replonge souvent pour trouver l’inspiration quand il s’agit d’organiser des informations complexes ou de structurer une journée d’ateliers d’innovation.
Merci Anaïs
Merci Bertrand

Le livre : Le gribouillage, c’est tout un art, Sunni Brown, Diateino, 2019