Tel Christophe Colomb qui en foulant le sol de l’Amérique pensait débarquer en Inde, Google est peut-être également en train de faire fausse route et de nous égarer. Selon Larry Page lui-même, “On surestime généralement l’impact à court terme d’une nouvelle technologie et on sous-estime son impact à long terme ». La sagesse ce cette citation n’occulte pas le fait que la firme de Mountain View ne sait pas encore voir dans quelle direction ni Google Earth, ni Google Maps, emmèneront le monde. Certainement ailleurs qu’ils ne l’avaient eux-mêmes imaginé !

 

La réponse à la question, dans quelle direction les nouvelles technologies (dont Google Earth est l’un des plus puissants symboles) nous conduisent, peut se comprendre en faisant escale au sein de la période tout au long de laquelle l’homme parti à la découverte du monde.

 

Nous n’avons pas tiré les enseignements du passé

 

Le siècle de Christophe Colomb est le meilleur épisode de l’histoire pour comprendre combien les hommes, face à un monde qui change, peuvent se fourvoyer en croyant pouvoir dominer le monde alors qu’ils ne l’ont pas véritablement compris.

 

Au quinzième siècle, l’homme se croit tout puissant. L’Art se prépare déjà à être porté au plus haut point de sa perfection avec la Renaissance qui s’annonce. La science vient d’accueillir l’un de ses plus grand séismes épistémologiques de tous les temps avec la révolution Copernico-Galiléenne lui ayant permis de comprendre que la terre était ronde et qu’elle tournait autour du soleil. Quant à la découverte du monde elle s’effectue à un rythme effréné, au son d’annonces de découvertes extraordinaires : Christophe Colomb atteint l’Amérique, Magellan réalise la première circumnavigation, Vasco de Gama met le pied en Inde…

 

Tandis que l’homme s’acharne à découvrir et conquérir le monde, il passe cependant à côté de l’essentiel. Comprendre que la découverte du caractère sphérique de la terre lui offre une opportunité sans précédent : celle de passer de la conquête de l’espace (par la voie des expéditions maritimes) à la conquête du temps, puisque le monde vient de basculer pour la première fois, et pour longtemps, dans une véritable course contre la montre.

 

La terre est ronde qu’on le veuille ou non

Le siècle de Christophe Colomb offrira au Monde, non seulement de magnifiques découvertes ouvrant la porte de l’Orient, engageant et traçant la route des épices, mais aussi un événement politique inédit.

 

Pour la première fois dans l’histoire, les deux puissances qui se disputent l’hégémonie du monde d’alors, la Castille et le Portugal, vont signer un accord pacifique s’évitant la guerre, avec ce qu’elle compte de dommage collatéraux, de dégâts indirectes et de blessures.

 

Au printemps 1492, a lieu au centre de la Castille, une rencontre entre les couronnes castillane et portugaise. Il s’agit alors, dans la petite ville de Tordesillas, près de Valladolid, de résoudre le différent diplomatique et géographique provoqué par le retour de Christophe Collomb de son premier voyage vers le nouveau monde de 1793.

 

Le résultat est le traite de Tordesillas, signé le 7 juin 1494. Une carte, devenue célèbre et mythique pour tout les géographes, la planisphère de Cantino est déroulée sur une table. Une ligne allant du pôle Arctique au pôle Antarctique est tracée. Cette frontière est placée à 370 lieues exactement en droiture à l’ouest des îles du Cap-Vert. Tout ce qui se trouve à l’ouest de cette ligne, notamment les territoires découverts par Colomb, tombe sous l’autorité de la Castille ; et tout ce qui se trouve à l’est, y compris l’ensemble du littoral africain et l’océan indien, est attribué aux Portugais. Le monde vient d’être partagé en deux. Une simple carte proclame alors les ambitions planétaires de deux puissances.

 

La suite est fascinante. La Castille et le Portugal se lancent dans une course effrénée à la découverte de nouveaux territoires, en ayant compris puisqu’il s’agit désormais d’une chose admise, que la terre est ronde, mais sans l’avoir intégré à leur schémas de pensées. A force d’expéditions, les deux puissances finissent par réaliser que comme la terre est ronde, en allant l’une et l’autre dans des directions opposées, respectivement l’Est et l’Ouest, elles allaient forcément tôt ou tard se retrouver nez à nez, de l’autre côte du globe. Par conséquent, aller plus vite que la puissance rivale devient le moyen de s’assurer une plus grande couverture de la terre conquise. Ce qui était initialement une entreprise purement spatiale, devient donc une course de vitesse ou la dimension qui prévaut est le temps et non plus l’espace. Le coup d’envoie d’un monde qui s’accélère vient d’être donné.

 

Ce que Google Earth ne vous permettra jamais de voir

Revenus dans le présent, loin des maladies et du manque de vivres qui souvent dévastaient les équipages des vaisseaux partis trop imprudemment à l’aventure et qui firent la perte de Magellan, Google Earth nous permet de regarder le monde dans tous ses recoins, sous tous les angles, confortablement assis dans un canapé. Le film célèbre Power of Ten, réalisé en 1977 et qui montre un va et vient entre l’infiniment grand et l’infiniment petit en 9 minutes, exprime parfaitement à quel point la connaissance du monde, dans sa totalité, est désormais acquise.

 

Mais le projet Google Earth, derrière sa volonté de tout montrer, à tous, de permettre à tous de tout voir, occulte peut-être une autre réalité.

 

Pour commencer, le code source qui permet à Google de construite ses applications géospatiales, pour des raisons commerciales évidentes, n’est pas diffusé par la firme de Mountain View. Ce qui revient à dire que pour la première fois dans notre histoire, une vision du monde se construit sur la base d’informations qui ne sont par librement et publiquement disponibles.

 

Ensuite, les géographes montent aux créneaux et accusent Google Earth d’homogénéiser les cartes géographiques en imposant un seul regard géospatial sur le monde, ce relèverait d’une tactique proprement cyber-impérialiste.

 

Enfin, les sociologues comme l’espagnol Manuel Castelles y voient la création d’une « DigiPlace », un monde ou la révolution technologique, centrée sur l’information a engendré un basculement certain. Les individus désireux de mieux comprendre leur place dans le monde, ne regardent plus ni carte ni plan, mais naviguent dans de nouveaux espaces virtuels que ce soit pour trouver leurs chemins, effectuer des achats ou jouer à des jeux. La réalité qui se complète de plus en plus d’une réalité virtuelle, serait en réalité colonisée, selon Manuel Castells par une « virtualité réelle ».

 

Faut-il prêter des intentions politiques à Google ? L’entreprise réalisait-elle en s’aventurant dans ce projet son impact éventuel ? A ce stade, une seule chose est certaine. Malgré sa puissance, ce que Google Earth ne permettra jamais de regarder c’est lui-même. Certes l’un des tous premiers navigateurs Web français qui s’appelait Magellan et luttait avec ses concurrents Lokace et Nomade contre Yahoo!, avant les années 2000, a disparu. En revanche, ce que nous pourrons toujours voir c’est ce que nos yeux nous permettent de regarder, avec un oeil averti, une esprit aiguisé, sans nécessairement passer par la case Google.