La crise inédite que nous vivons a obligé les dirigeants à sérieusement se questionner sur la raison d’être de leurs entreprises. L’entreprise ne peut plus se contenter simplement d’être performante sur le plan économique et financier… Elle doit prendre conscience des externalités positives et négatives de son activité. Le choix de l’entreprise responsable devient une option de plus en plus évidente, développe Frédérique Jeske dans son Guide du dirigeant responsable. Interview.

 

Bonjour Frederique Jeske, pourquoi avoir écrit ce livre… maintenant ?

 

Frederique Jeske : Ecrire ce guide pratique et opérationnel dédié aux entrepreneurs et dirigeants d’entreprises est un projet qui date de fin 2018, qui a été publié aux Editions Diateino en 2019… et trouve toute sa raison d’être en 2020, car il est un véritable « coach » d’accompagnement face à la crise inédite que nous vivons cette année. Jamais je n’ai reçu autant de retours de lecteurs qui l’utilisent comme un outil de soutien quotidien que ces derniers mois…

Ma volonté a été double : d’une part, partager et transmettre des convictions personnelles humanistes fortes, construites au fil de 30 années de parcours professionnel de manager et dirigeante et aux côtés des entrepreneurs que j’accompagne depuis maintenant plus de 8 ans. D’autre part, capitaliser sur les apports des rencontres formidables que je faisais dans mon activité professionnelle, avec des dirigeants et des experts hors du commun, unis autour de valeurs éthiques fortes et d’une volonté partagée de transformer les entreprises pour en faire des contributeurs de progrès et de bien commun. Plus de 40 d’entre eux apportent leurs témoignages et leurs inspirations dans le guide.

Il m’a semblé important de proposer aux dirigeants un accompagnement pragmatique, pour faire face à l’émergence de notre nouveau monde, complexe et incertain, et inventer un nouveau modèle pour leurs entreprises, qui mette le sens et l’humain au cœur de leur transformation et de leur croissance. Il nous faut désormais, en tant que dirigeant, apprendre, désapprendre, réapprendre en continu, et bousculer nos cadres de référence.

Et, comme chaque entreprise est unique, je n’ai pas voulu imposer de méthode de transformation clé en main ni de dogme personnel, mais tout simplement autoriser le lecteur à se questionner et à mettre en place ses plans d’actions, sur chacun des enjeux à adresser et des problématiques à traiter : transformation digitale et culturelle, engagement des salariés et leadership, sens et impact positif de l’entreprise, connaissance de soi et développement personnel, valeurs, vision et stratégie, organisation, innovation…

 

Une page de votre livre, ou un passage, qui vous représente le mieux ?

 

Frederique Jeske : Cette question est terriblement difficile, car j’ai mis beaucoup de moi dans ce livre, et quand je reprends le sommaire, chaque sujet résonne et me rattache à mon vécu professionnel !

Je proposerais donc deux sujets qui me tiennent tout particulièrement à cœur :

  • On trouve le premier au fil des pages, mais plus particulièrement autour de la page 69, dans un chapitre qui s’appelle « Faire le choix d’une entreprise responsable à impact positif » : « L’entreprise ne peut plus se contenter d’être performante sur le plan économique et financier… L’émergence de la RSE a mis en question le rôle de l’entreprise à l’égard de ses parties prenantes et plus largement de la société…Choisissez une voie médiane entre performance économique et entrepreneuriat social, dessinez une entreprise responsable en prenant conscience des externalités positives et négatives de vos activités… Faites le choix de l’entreprise à impact positif ! »
  • Mon deuxième choix me touche au cœur, puisqu’il évoque la place des émotions dans l’entreprise et dans le leadership (p.95+). « L’entreprise est faite d’échanges et de relations humaines, et cette dimension fondamentale de la relation à l’autre a été rejetée… Pourtant, c’est de l’émotion que naissent le mouvement, l’action, la joie, la passion. Oui, les émotions mises au service de la pensée du dirigeant peuvent être un levier très fort d’action et de leadership ! Faire de ses émotions un atout et développer son intelligence émotionnelle sont des enjeux impératifs de rentabilité pour l’entreprise réinventée… ».

 

 

 

Les tendances qui émergent à peine et auxquelles vous croyez le plus ?

 

Frederique Jeske : Deux tendances qui me semblent être des évolutions formidables pour nos organisations :

Tout d’abord, l’évolution de la définition de la finalité de l’entreprise. Ça fait bien longtemps que je suis convaincue que l’entreprise ne peut pas se contenter de la performance économique et financière, mais qu’elle peut et doit aussi être un acteur de progrès, un acteur du bien commun.

Avec l’apparition de l’entreprise à mission depuis 2018, qui porte une raison d’être qui ne se limite pas au profit, on arrive, enfin, dans cette voie médiane que j’appelais, qui est entre performance financière et entrepreneuriat social. Voilà pour moi l’entreprise responsable de demain.

Et j’ai le sentiment que, les choses évoluent dans le bon sens : la crise a renforcé le questionnement des dirigeants, des salariés, des consommateurs sur le sujet du sens, et je suis très heureuse de constater qu’on n’a jamais autant entendu parler d’impact positif que ces derniers mois !

Il suffit de regarder le nombre d’entreprises qui choisissent de devenir entreprises à mission, le nombre d’entreprises qui s’engagent dans des démarches collectives de définition de leur raison d’être, et aussi la très forte résistance des entreprises sociales face à la crise.

La 2e prise de conscience qui me semble essentielle, c’est cette nécessité à favoriser l’intelligence collective au travail, et à aider chacun à révéler le meilleur de lui-même.  Cela ouvre la porte au sujet des talents, mais aussi aux enjeux de l’inclusion. S’ouvrir aux jeunes, aux femmes, aux personnes en situation de handicap, aux profils atypiques… l’inclusion, la mixité, la diversité…  C’est un facteur de performance important et ça devient un impératif pour attirer et fidéliser les talents.

Et rien de tout ça n’est naturel dans l’entreprise.

Historiquement, l’organisation de l’entreprise est plus individualiste que collaborative. Et, encore aujourd’hui, ce qui prédomine, c’est l’organisation pyramidale, le management paternaliste, le contrôle et le manque de confiance, les outils de reporting : c’est ce modèle qu’il faut transformer.

L’entreprise n’est pas inclusive non plus spontanément. On le voit avec le plafond de verre pour les femmes, avec la difficulté parfois à faire entrer des salariés issus de la diversité…

Tout doit changer : il faut même développer une culture de l’expérimentation et du « droit à l’échec », du « devoir de l’erreur » : c’est bien loin de la culture traditionnelle française !

C’est un vrai challenge pour nos organisations, surtout en période de crise, quand il peut y avoir des réflexes au contraire de repli sur soi et de recours aux vieilles méthodes qui rassurent (le contrôle, le reporting, la pression sur les collaborateurs par exemple).

Je pense que rien n’est gagné, et que pour réussir durablement tout ça, il faudra beaucoup investir : former les managers, accompagner l’ensemble des collaborateurs, recréer du lien social et de nouveaux modes d’échanges, ajuster les modalités d’autonomie et de contrôle du travail, etc.

Et donc prendre le temps de retravailler en collectif sur l’identité de l’organisation, ses valeurs, son pourquoi, sa vision pour l’avenir.

Et donc il nous faut apprendre, désapprendre, réapprendre, en continu… quand on est dirigeant aujourd’hui… et j’y crois !

 

 

Si vous deviez donner un seul conseil à un lecteur de cet article, quel serait-il ?

 

Frederique Jeske : Au choix ou ensemble… utiliser mon guide pour ce qu’il est : un coach personnel à garder sous le coude et à panacher de post-it de couleurs, au gré des besoins et des questionnements personnels… et « prendre soin de soi, pour pouvoir prendre soin des autres » : c’est une priorité pour un entrepreneur, un dirigeant, un manager… dans cette période de crise où il faut se préserver, pour rester en capacité de soutenir ses équipes et son activité et booster la résilience de l’organisation.

 

 

En un mot, quels sont les prochains sujets qui vous passionneront ?

 

Frederique Jeske : Tout ce qui va nous permettre de faire preuve de résilience et de rebondir après la Covid … Le courage managérial et l’audace de la transformation de nos organisations vivantes…
Et également pour dans quelques mois je l’espère, un projet de guide dédié spécifiquement aux dirigeants associatifs, qui font face à des enjeux parfois proches de ceux du dirigeant d’entreprise, mais parfois plus complexes encore, sur les sujets de gouvernance, de transformation culturelle ou de modèle économique par exemple.

 

Merci Frederique

 

Merci Bertrand

 


Le livre : Le guide du dirigeant responsable, Frederique Jeske, Diateino, 2019.