Je viens de lire le nouveau livre de Bertrand Jouvenot “500 réflexions digitales” et je dois dire que me suis régalé, même si je n’ai pas été d’accord avec tout, forcément.
Parmi ces réflexions, il en a une, en particulier, qui a retenu toute mon attention : SEPT RAISONS DE S’INTERESSER A LA QUERELLE ENTRE LES TECHNO-OPTIMISTES ET LES TECHNO-PESSIMISTES (le titre de ce chapitre est en lettres capitales, ce n’est pas moi qui hurle !).

 

Comme l’indique le titre de ce chapitre, l’analyse des progrès techniques provoque le débat entre ceux qui seraient pessimistes vis-à-vis des évolutions récentes et ceux qui restent très optimistes. Quand on connaît mes écrits sur le sujet, il serait facile de me classer parmi les “techno-pessimistes” mais je vais réfuter aussitôt cette étiquette pour en revendiquer une autre, celle de “techno-réaliste” !

Mais revenons sur le livre de Bertrand et sur ce chapitre en particulier. J’y ai relevé des éléments de bon sens qui ne sont jamais assez mis en avant : “Trente ans ont séparé les grandes inventions de 1879 et la hausse de la productivité, comme l’a démontré l’économiste Chad Syverson” et aussi “L’application commerciale des inventions prend du temps”. Tout est là, tout est dit, il faut du temps pour qu’une percée produise des effets durables. Du temps, combien de temps ?

Au moins dix ans entre la découverte et sa première mise en oeuvre pratique sur le terrain et encore dix ans avant d’atteindre un premier niveau de généralisation (et encore dix ans avant qu’une diffusion large soit atteinte)… Eh oui, on se rend compte qu’on est pas loin des trente ans noté par Chad Syverson. Or, ce délai n’est jamais mentionné par les médias qui préfèrent faire chanter les trompettes des “révolutions en une nuit” (oubliant soigneusement de préciser qu’il avait fallu vingt ans de préparations silencieuses avant d’exploser à la face du monde…). En lisant attentivement le contenu de ce chapitre, on réalise soudain qu’optimistes et pessimistes sont rongés par le même mal : ils sont tous trop impatients pour mesurer objectivement les évolutions techniques du jour en les comparant à celles du passé.

 

 

Des startups à la guerre, “même combat”…

Hier comme aujourd’hui, l’évolution technique est rythmée par des pulsations qui font alterner croissance forte et soudaine avec des passages en mode plateau progressifs et qui s’étale sur un temps d’autant plus long que la phase de croissance initiale aura été forte. En réalité, ce phénomène n’est pas propre au domaine technique car on le retrouve presque à l’identique ailleurs : le dynamisme d’une start-up réussissant à s’extraire de la masse grâce à une réussite initiale spectaculaire (la phase de percée qui se traduit par une croissance forte) est suivie d’une “rentrée dans le rang” au fur et à mesure que cette start-up se transforme en une société prospère et de plus grande taille, adoptant alors les codes et les rythmes des autres grands acteurs des différents secteurs économiques. On a vu cette transformation se répéter mainte fois, presque toujours à l’identique.
Et il n’y pas que sur le terrain économique qu’on voit ce type de passage d’une phase à l’autre. En effet, la guerre en est souvent une autre illustration : les débuts d’un conflit entre deux nations sont souvent marqués par le bruit et la fureur (une autre façon d’écrire “violences sanglantes”…) des forces armées avant de passer à une période où le “front” s’établit et se stabilise, faisant traîner la crise sur de nombreux mois alors que les protagonistes de l’affrontement croyaient (et annonçaient) que tout serait réglé en quelques semaines…

 

La civilisation de la panne

Alors certes, on peut et se doit d’écrire que les promesses techniques mises en avant par des “gourous” surtout préoccupés par leur propre profit ne sont jamais tenues. La réalité du terrain est forcément décevante quand on la compare à ce qui a été vendu ça et là.

Il n’y a pas besoin d’être un grand visionnaires pour s’apercevoir que, dans notre monde ultra technique, les choses qui ne fonctionnent pas sont plus la règle que l’exception… Que ce soit dans votre voiture (où l’électronique est de plus en plus présente, pas toujours pour le meilleur d’ailleurs, voir à Volkswagen Golf 8 : arrêt provisoire des livraisons à cause d’un bug) ou que ce soit dans votre usage personnel de votre smartphone (application qui déraillent, périphériques bluetooth non-reconnus, j’en passe et des pires…), on en vient à regretter l’époque où on se plaignait de son imprimante (ah, ça n’a pas changé… Why I Believe Printers Were Sent From Hell To Make Us Miserable) !

Bref, nous sommes passés d’une “civilisation de la peine” (où l’effort physique était prédominant) à une “civilisation de la panne” (où la machine qui est sensée nous soulager est trop souvent défaillante, voir « Civilisation de la panne » | Philippe Lestang, le blog).

 

 

Un exemple significatif : les voitures autonomes

Avec les voitures autonomes, on est face à l’exemple parfait d’incompréhension des enjeux et des délais dans une évolution technique. Dès 2016, les “oracles” de la hi-tech nous annonçaient que nous aurions à notre disposition des véhicules totalement autonomes capables de circuler librement sur routes ouvertes, dans nos villes, dans nos campagnes, par tous les temps, partout, tout le temps… Nous sommes déjà (presque) en 2021 et force est d’admettre que non, ça n’est pas le cas.
Il serait absurde de prétendre que, pendant ces quatre/cinq ans, les véhicules autonomes n’ont fait aucun progrès, tout au contraire : les progrès sont importants et mêmes spectaculaires. Mais ils ne sont tout de même pas à la hauteur du défi qui est lui gigantesque. Certains affirment désormais que ce niveau d’autonomie ne sera jamais atteint. Il faut se méfier des grands mots comme jamais et toujours. Si on se contente de l’échelle d’une génération, ça peut passer mais à l’échelle d’une civilisation, c’est tout à fait vain : rien ne reste toujours en place, aucun défi ne reste hors de portée à jamais.

Je pense que, finalement, le niveau 5 de l’autonomie des véhicules sera atteint. Avec éventuellement un aménagement de la réglementation et peut-être aussi des attentes en la matière… mais peu importe. Ce qui est intéressant c’est que les oracles faisaient une prédiction absurdes et qu’on trouvait des gens (beaucoup) pour y croire. Cela démontre avec éclat notre incompréhension profonde des mécanismes de l’évolution technique. Cela démontre aussi notre ignorance en matière de délai et de cycle.

 

 

Vers une attitude “techno-réaliste”

Pour donc sortir des illusions perverses vis-à-vis des évolutions techniques, il nous faut intégrer les mécanismes réels de ces dernières. Heureusement, il y en a peu et peuvent se résumer rapidement : les percées (toujours préférer ce terme que celui de “révolution” trop galvaudé et impropre à décrire correctement le phénomène) prennent du temps à se concrétiser. Elles sont ensuite tributaires du phénomène bien connu des “retours décroissants” (qui permet d’expliquer la dépression qui suit la poussée initiale provoquant une croissance forte mais brève suivant d’une “mise en plateau” longue et progressive). Enfin, les développements techniques issus d’une percée peuvent être multiples et se ramifier dans de nombreux domaines techniques, à la façon d’un arbre qui étend ses branches dans toutes les directions (et dont les racines plongent en profondeur dans le passé).
Garder cela en tête va vous permettre de rester lucide face aux discours excessifs mais aussi d’être capable d’embrasser les vraies tendances et d’en tirer parti, en temps et en heure.

 

 

Conclusion : une vision réaliste de cette “transformation digitale”.
Le mérite essentiel du livre de Bertrand est de nous montrer, à travers ces multiples “réflexions” que la fameuse transformation digitale ne doit pas nous faire oublier les vertues cardinales que sont le bon sens et la profondeur. Nous devons être capable de faire le tri entre ce que proclament les trompettes des médias (comme le chantait si bien Brassens “trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées !”) et ce que notre bon sens nous permet de croire et de comprendre. Ce livre va vous y aider, je vous le recommande sans restriction.

 

Alain Lefevbre auteur du livre Vers l’informatique raisonnée, 2020. Sans oublier le libre de Bertrand :


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